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Novembre 2015 - Healing past abuses against minority communities

La reconnaissance et le travail de mémoire sur les abus passés à l’encontre de minorités : La perspective et le travail des Nations Unies sur cette question

Au 10 décembre prochain, il y aura un an que l’Assemblée générale de l’ONU a officiellement proclamé la Décennie pour les personnes d’origine africaine initiée par le Groupe de travail sur les personnes d’origine africaine - mis en place à l’issue de la conférence de Durban.

C’est autour des trois thèmes retenus pour la décennie, Reconnaissance, Justice et Développement, que les Etats et les agences de l’ONU, sous l’impulsion dynamique et déterminée des Afro descendants et d’une partie de la société civile, ont décidé de se mobiliser pour élaborer des orientations engageant substantiellement vers l’éradication du racisme, du racisme racialisant, de la discrimination raciale, de la xénophobie, de l’afrophobie et de l’intolérance associée auxquels il convient d’ajouter l’islamophobie. Très souvent les personnes d’origine africaine sont victimes de multiples formes de discrimination dont l’intersectionnalité renforce la violence des systèmes d’oppression et de discriminations.

L’enjeu de la decennie n’est pas mince, il s’agit entre autres de « promouvoir non seulement le respect, la protection et la réalisation de tous les droits humains et de toutes les libertés fondamentales des personnes d’ascendance africaine (…) mais aussi une meilleure connaissance et un plus grand respect de la diversité du patrimoine, de la culture et de la contribution au développement des sociétés des personnes d’ascendance africaine » et « d’adopter et de renforcer les cadres juridiques internationaux, régionaux et nationaux (…) ».

Le constat est sans appel, les personnes d’origine africaine sont, selon Ban Ki-Moon « among those most affected by racism. Too often, they face denial of basic rights such as access to quality health services and education". Et cela est dramatiquement exact !

Les Noirs sont les seuls à être l’objet de discriminations fondées sur la couleur de la peau ; un paramètre biologique qui échappe complètement au contrôle de la victime de cet ostracisme.

Si rien n’est décidé et agi en terme d’identification des raisons fondamentales qui maintiennent une partie de la population du monde exclue, marginalisée, laissée pour compte, installée à la périphérie des villes, alors rien ne changera malgré une certaine bonne volonté basée plus sur un désir d’imposer un vivre ensemble, égaux mais différents, que sur un désir de faire commun, égaux et différents.

Cette distinction est d’importance. La première proposition engage vers un assimiliationnisme, voire un intégrationisme, qui est devenu inacceptable pour tous les “Autres”, puisqu’il s’agit pour eux d’endosser les règles édictées par le monde blanc tout en oubliant d’où ils viennent et ce qui les construit ; en définitive, aux descendants de la traite négrière, de la mise en esclavage et du colonialisme de s’assumer dans le silence en s’assimilant au nom d’un universalisme pensé par les dominants blancs. Le but n’étant pas qu’ils sortent de l’invisibilité structurelle dans laquelle les dominants les ont installés mais qu’ils s’accommodent du statut qui leur est assigné.

La seconde porte sur la revendication des victimes racisées ; elles veulent prendre en mains leur droit d’agir politiquement, en tant que citoyen, dans l’espace économique, social, culturel et civil.

Comment partager un pouvoir que l’on s’est arrogé il y a des siècles et pour lequel certains ont déclaré et continuent d’affirmer qu’ils sont les détenteurs légitimes ? Comment ceux-là mêmes peuvent ils accepter que les invisibles sortent à la lumière et prennent leur part d’humanité qu’ils leur refusent ?

Tant que les Etats ne s’attelleront pas à ces remises en cause des raisons qui infériorisent tous ceux qui sont seuls à se défendre du racisme racisant, le paradigme de la racialisation continuera d’organiser les rapports de force

Si l’on essaie de comprendre comment s’est organisée la construction de l’invisibilité, il faut interroger à la fois le caractère archaïque des préjugés et des stéréotypes anti-Noirs qui s’éternisent en Occident, et la structure des représentations dégradantes de la « figure » du Noir, qui résistent à la « modernité », au-delà même de tous les changements survenus dans la vie de celui-ci.

On peut dire que les manipulations de l’image du Noir dans les médias occidentaux n’ont pas pour visée de modifier les représentations des Noirs qui structurent l’inconscient occidental, mais bien de les renforcer. Ces représentations historiques sont en effet construites, depuis de longue date, sur les clichés non revisités de l’infériorité du Noir, dont les Occidentaux sont, à différents niveaux, plus ou moins fortement convaincus.

Infériorité construite avec ce qui a organisé la traite négrière, la mise en esclavage et le colonialisme. Il faut bien convenir que l’héritage de cette histoire terrible ne peut être dépassé que par la disparition des formes d’oppression qui la perpétuent. Par ailleurs, compte tenu de la croyance intériorisée d’une hiérarchisation des races et des cultures, il est important que soit réaffirmé et martelé que toutes les doctrines, y compris la doctrine de la découverte, qui invoquent ou prônent la supériorité en se fondant sur des différences d’ordre national, racial, religieux, ethnique ou culturel sont racistes, scientifiquement fausses, juridiquement sans valeur, moralement condamnables et socialement injustes.

Tant que les Etats ne s’attelleront pas à ces remises en cause des raisons qui infériorisent tous ceux qui sont seuls à se défendre du racisme racisant, le paradigme de la racialisation continuera d’organiser les rapports de force, que ce soit à un niveau macro, dans le cadre des relations internationales ou micro en ce qui concerne les rapports d’homme à homme dans l’espace social. Ces relations de pouvoir se feront au détriment de l’homme ou de la femme noir-e, arabe, musulman-e, rrom-e et leur image continuera d’être déformée par une lecture racialisante dans la présentation des faits sociaux qui criminalisent les non-blancs.

Des décennies pourront être adoptées ; n’est-ce d’ailleurs pas la quatrième ? des forums organisés, il faudra bien plus que l’addition d’actions pour contrer les logiques mortifères qui vont préférer jouer un jeu délétère et mener la danse du capitalisme universel plutôt que de travailler à l’émergence d’un universel commun et partagé dans lequel doit s’inscrire l’humanité.

Pour y parvenir à l’intérieur du processus de la décennie, les différents acteurs de ce processus, et en premier lieu les Etats, doivent prendre en charge la promotion des politiques de reconnaissance et de restauration qui ne soient pas des politiques d’identité mais de parité. Afin d’y répondre, les Etats doivent se décider à penser la reconnaissance comme une question de statut social et politique afin de ne plus appréhender les personnes par leur origine ethnique mais en leur reconnaissant un statut de partenaires égaux dans les interactions sociales.

La reconnaissance du statut des Africains et des Afro Descendants n’est pas seulement un geste politique à l’endroit des victimes et des générations actuelles et futures ; elle est aussi un facteur déterminant de la libération de ceux qui ont dominé, exploité et infligé d’insupportables souffrances à d’innombrables populations pendant des siècles. Elle exige d’enfin historiciser la mise en place de la politique de la race comme moyen d’exclusion de la « race humaine » de millions de personnes et elle exige de séquencer la construction des racismes qui ont suivi cette éviction pour cause de « race ».

Il va falloir penser collectivement, dans le cadre du processus de la décennie, à la façon dont sera levé l’horizon brouillé de millions d’Afro-descendants et d’Africains qui ne sont perçus qu’à travers le prisme dévalorisant de la race.

Ce processus doit aussi répondre à l’impérieuse nécessité pour l’ensemble des peuples de vivre dans une société où il n’y a aucun sens à penser l’autre en termes de catégorisation raciale ; à ce niveau le rôle de l’ONU et de la communauté internationale sera déterminant.

Seront elles suffisamment volontaires pour contrer les forces négatives et agir pour recourir à la non-domination des identités particulières et lever l’ensemble des obstacles structurels qui empêchent une pleine participation de tous les citoyens ?

C’est l’unique chemin qui doit être pris pour parvenir à un monde où chacun, chacune agit politiquement, en tant que citoyens et citoyennes, égaux et différents.

Du devoir de mémoire au devoir de réparation

Actualité des réparations en Europe et dans le monde

Depuis quelques années, la problématique des réparations liées à l’esclavage a pris un certain essor. Autrefois tabou, elle est aujourd’hui au cœur des relations internationales. En 2001, elle a été l’un des enjeux principaux de la conférence de l’ONU sur le racisme à Durban. En 2013, à l’unanimité, les chefs d’Etat de la Caraïbe ont demandé reparation aux anciennes puissances coloniales. La même année, le Forum Social Mondial a voté une résolution en faveur du droit à la réparation. Depuis deux ans, dans les Caraïbes, aux Etats-Unis et en Europe, se sont créées des commissions pour la réparation, qui travaillent ensemble afin de coordonner et d’optimiser leurs stratégies respectives. Parallèlement, la Commission pour le Droit International de l’Union Africaine a rédigé un rapport sur le sujet, qui devrait être discuté en plénière dans les mois à venir.

Il n’y a pas de justice sans reparation

Au Brésil, le combat pour les réparations a abouti à des politiques d’action affirmative pour les populations noires, et il existe à Salvador de Bahia un secrétariat municipal à la réparation. Aux Etats-Unis, des entreprises comme Bank of America, Lehman Brothers, J P Morgan and Chase, Wachovia ou Aetna, qui comptent parmi les plus grandes entreprises du monde, ont dû payer des réparations. Tout récemment, la BBC a diffusé un documentaire sur les réparations à l’envers versées après l’abolition de l’esclavage par le Royaume-Uni aux anciens propriétaires d’esclaves -parmi lesquels figurent les aïeux du Premier Ministre, David Cameron. Le 10 mai dernier, le président Hollande s’est engagé à payer sa dette à l’égard d’Haïti, avant de se rétracter quelques heures plus tard, tandis qu’en France, les procès en réparation se multiplient.

Que l’on soit pour ou contre, le fait est qu’on ne peut plus guère évoquer la traite négrière sans parler de la réparation, qui est aujourd’hui, dans ce domaine, la question incontournable. Mais pour comprendre les enjeux liés à la réparation, encore faut-il prendre la mesure des dégâts occasionnés par l’esclavage colonial. De fait, un crime contre l’humanité n’est pas quelque chose qui advient le samedi soir, et dont on se relèverait le lundi matin, comme d’un mauvais rhume, avant de retourner au travail. C’est un traumatisme majeur, qui laisse des traces profondes et durables, sur plusieurs générations.

Ainsi, aujourd’hui encore, sur tout le continent américain, de l’Alaska à la Patagonie, on voit partout des peuples autochtones, vivant dans la misère, dans des réserves ou dans des bidonvilles, bien que le génocide subi par eux soit plus ancien encore que la traite négrière. Il en va de même pour l’esclavage colonial, qui a eu lieu hier, mais dont les conséquences se font sentir encore aujourd’hui.

Réponses à quelques objections

De nombreuses questions, des objections aussi, sont souvent formulées à propos des réparations : qu’est-ce que la réparation ? Est-elle vraiment possible, est-elle souhaitable ?

La réparation, c’est l’ensemble des dispositifs matériels ou moraux mis en place pour indemniser une personne ou un groupe de personnes ayant subi un dommage quelconque. En ce sens, la réparation est le principe de toute justice. Il n’y a pas de justice sans réparation. Quand un tort est commis, il doit être réparé. Si un voyou casse une voiture et frappe son propriétaire à cette occasion, celui-ci ira trouver la police et la justice en demandant réparation. Ce principe vaut pour les crimes et délits de tous les jours. On ne voit pas pourquoi il faudrait y renoncer lorsque les forfaits sont plus grands. Quand il y a crime contre l’humanité, la réparation est d’autant plus nécessaire. S’y opposer, c’est nier implicitement l’existence du crime (on n’est pas loin du négationnisme), et soutenir objectivement les intérêts des coupables et de leurs descendants (ce qui est une forme de complicité). C’est garantir l’impunité des criminels passés, et encourager la commission à l’avenir de nouveaux crimes contre l’humanité.

Mais, disent certains, c’est de l’histoire ancienne, il y a prescription ! Il n’en est rien. L’esclavage a été reconnu comme un crime contre l’humanité par les Nations Unies, lors de la conférence de l’ONU à Durban. Par conséquent, il est par définition imprescriptible. Par ailleurs, beaucoup d’enjeux liés à l’esclavage ne sont pas si anciens : ainsi, en 1825, pour conserver sa liberté, et ne pas sombrer à nouveau dans la servitude, Haïti a dû payer à la France, sous la contrainte, un tribut dont le montant est aujourd’hui estimé à plus de 21 milliards de dollars, et a dû s’endetter pour cela jusqu’en 1946, ce qui n’est pas si vieux. Enfin, en bien des lieux, en Afrique francophone notamment, l’esclavage colonial a été remplacé par le travail forcé, esclavage déguisé, qui a perduré jusqu’au milieu du XXe siècle. Sans parler des conséquences actuelles de toute cette histoire, qui n’est donc pas de l’histoire ancienne.

Quelques propositions concretes

Parmi les mesures possibles pour une juste réparation, on pourrait construire des musées, renforcer la place de l’histoire coloniale dans l’éducation, soutenir la création de fictions et de documentaires sur ce sujet, mettre en place une réforme agraire pour les paysans sans terre issus de cette histoire, obliger les entreprises ayant tiré profit de l’esclavage à payer 1 % de leur chiffre d’affaire annuel à un fonds de soutien pour des actions sociales ou culturelles, annuler la dette des pays d’origine des esclaves, restituer au peuple haïtien la rançon imposée, etc.

Commémorer sans réparer n’est jamais qu’une vaste hypocrisie

Quoi qu’il en soit, il est clair que les enjeux liés à la mémoire sont de plus en plus présents dans nos sociétés, mais commémorer sans réparer n’est jamais qu’une vaste hypocrisie. Constater les dégâts, les déplorer, tout en bénéficiant du crime et de ses conséquences, telle est aujourd’hui l’attitude des dirigeants occidentaux. Le devoir de mémoire ne doit plus être un substitut, mais bien plutôt un préalable au devoir de réparation.

Focus : l’exemple de la campagne pour les réparations en France

En 2012, un appel du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) avait été signé par plusieurs partis politiques, des syndicats et de nombreuses personnalités du monde intellectuel. Après quoi, M. Ayrault, alors Premier Ministre, s’engagea à mettre en place une politique de réparation « pas seulement financière », donc y compris financières. L’information fut diffusée dans la presse nationale, mais le président François Hollande s’y opposa.

Dès lors, la question fut portée devant les tribunaux. Plusieurs affaires sont aujourd’hui en cours : la première, portée par le CRAN, concerne la rançon imposée par la France à Haïti après l’abolition de l’esclavage (c’est, rappelons-le, l’équivalent de 21 milliards de dollars d’aujourd’hui). La seconde est liée à Ernest-Antoine Seillière, fondateur de Business Europe (syndicat des patrons d’Europe), dont la fortune est en bonne partie issue de l’esclavage colonial. Le CRAN-Guadeloupe a initié un autre procès contre l’Etat français, ainsi que le MIR Martinique et le MIR Guadeloupe (Mouvement International pour les Réparations).

Enfin, au-delà de l’esclavage, existent d’autres campagnes en vue de la réparation liée à la colonisation. Le CRAN a lancé des actions judiciaires concernant le massacre de Thiaroye (Sénégal, 1944), le chemin de fer du Congo-Océan (Congo, 1921-1934), et d’autres initiatives en lien avec la European Reparation Commission (ERC) sont en cours pour obtenir la restitution aux pays africains des trésors volés pendant la colonisation, lesquels sont exhibés comme des trophées dans les musées d’Europe (le British Museum au Royaume-Uni, le Musée de Tervuren en Belgique, le musée du Quai Branly en France, le Weltkulturen Museum en Allemagne, etc.).

En définitive, si, pour l’instant, la campagne pour les réparations est principalement portée par les Afro-descendants, elle devrait également intéresser tous les autres peuples issus de la colonisation, mais aussi les Juifs, les Roms, les militants antiracistes quels qu’ils soient, et plus généralement tous ceux qui s’intéressent à la justice sociale et à la justice globale.